Les collines

Dans le ciel de Santiago est accroché un tableau idyllique : la splendide chaîne de montagnes de la Cordillère des Andes. Pourtant, quand on lève les yeux vers elle depuis le centre ville, il arrive souvent qu’elle se dérobe dans d’étranges nuages. Il faut gagner les hauteurs du Cerro San Cristobal pour prendre la mesure du triste déguisement.

Gaz d’échappements et les fumées industrielles s’élèvent au dessus de l’agglomération, et les monts qui cernent la ville maintiennent au dessus d’elle cette chape de pollution, en empêchant les vents de la porter au loin. Quand, depuis plusieurs jours, la pluie n’est pas venue rabattre vers le sol ces brumes toxiques, un impressionnant mur brun se dresse sur l’horizon. Au dessus, les montagnes immaculées se détachent, insensibles.

Santiago Cerro San Cristobal

La ville est vaste, vivante, active, bruyante. Fondée en 1541 lors de la colonisation espagnole de la région, elle a gagné ses monuments les plus remarquables au XIXe siècle. Son plan octogonal, avec ses rues rectilignes, ennuie l’œil, mais les grandes artères ouvrent des perspectives intéressantes. Les espaces verts y offrent une respiration bienvenue. Son centre est traversé par la rivière Mapocho, qui trouve sa source dans les montagnes environnantes. Quand les précipitations sont faibles, le cours d’eau, nerveux, frêle et brunâtre, emporte tristement loin des regards les pollutions des hommes.

Quand il parcourt les rues, l’autochtone est souvent pressé, le touriste rarement intéressé. Quand le premier arrête le second, c’est souvent pour l’inviter à entrer dans son restaurant, boire un verre dans son bar, faire changer les pesos de poche. Si la ville, dans son ensemble, n’est pas laide et garde des secrets pour qui sait l’aimer, elle est d’un abord distant, hermétique.

Ma paperasse en poche, j’ai filé. Vers l’horizon ouvert. Vers la mer.

Un camarade voyageur m’a offert un siège dans son véhicule de location, et nous voilà partis vers l’ouest. Lui l’Australien s’empêtre dans les pédales et apprend à conduire à droite ; je me débats avec un GPS capricieux. Au feu rouge, je saute du véhicule pour acheter à la petite boutique du coin de la rue un paquet de chips démesuré. Oubliée dans le lecteur par un précédent locataire, une compilation de titres improbables nous crache reggae et mauvaise électro et contribue à notre bonne humeur. Nous parlons sans discontinuer sous le soleil de la route, enfin extirpés des chaos de la périphérie urbaine. Notre carrosse peine dans les montées, mais au détour des collines apparaissent soudain l’océan et les abords de Valparaiso.

Valparaiso

Cette ville portuaire a deux visages, dont on découvre les contours en sillonnant ses artères. Dans les rues raides qui longent le port, on retrouve l’organisation habituelle de ces villes du Nouveau Monde qu’on bâtissait en faisant table rase pour y tracer un implacable damier de rues parallèles. Mais Valparaiso n’était à l’origine qu’un port de commerce, aussi seule la zone plane longeant la baie fut ainsi quadrillée. Les collines alentour, au fort dénivelé, furent elles chaotiquement peuplées, peu à peu et sans grand dessein, par la faune portuaire. L’effervescence commerciale qui s’est emparée de la ville au XIXe siècle a ainsi couvert les collines de maisons de bric et de broc, accrochées aux pentes raides le long de ruelles tordues et organiques. On dit que les couleurs vives et joyeuses qui les recouvrent seraient les fonds des pots de peinture utilisés pour peindre les navires qui partaient sur les mers.

Streets Valparaiso

En 1914, Atlantique et Pacifique purent se toucher du doigt lorsque l’Amérique fut scindée en deux par le canal de Panama. La longue et périlleuse route commerciale via la pointe sud du continent perdit son monopole, et Valparaiso son statut d’étape indispensable. Le Joyau du Pacifique s’est ainsi terni dans la seconde moitié du XXe. Mais depuis quelques années, notamment grâce à l’inscription par l’UNESCO en 2003 au Patrimoine mondial de l’humanité (et grâce aux fonds qui lui furent attribués), le tourisme ravive ses couleurs, un esprit bohème parcourt ses ruelles et les petites boutiques d’artisanat y fleurissent.

Cat at the window

Kissed

Je ne savais pas trop à quoi m’attendre en arrivant sur place, mais j’ai été assez vite conquis. Le chaos des fils électriques, les maisons bancales. Les chiens qui paressent dans les rues, les chats, prudents, qui s’approprient les hauteurs. La voiture est reine, mais dans les ruelles plus étroites, sa présence se fait plus discrète. Le charme de Valparaiso s’exprime d’ailleurs principalement dans ses collines bariolées, aux murs couverts de fresques réalisées par des artistes plus ou moins réputés. Il faut arpenter la ville à pied, monter, descendre, flâner, se perdre. Reprendre son souffle entre deux volées d’escaliers, pour mieux repartir.

House Valparaiso

Walls and cat Valparaiso

Urriola

Blue panther Valparaiso

Si le jour, on ne peut comprendre Valparaiso qu’au ras du bitume, la nuit mieux vaut gagner les hauteurs. Regarder le soleil disparaître sous l’horizon, voir la lumière décliner sur le port. Les lumières des habitations décorent bientôt l’obscurité, et l’amphithéâtre de la ville se laisse lentement endormir, bercé par l’océan qui lui a donné naissance.

Valparaiso by night


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