NZ 20 : Le monde perdu

Dans l’épisode précédent…

Après avoir traversé la Nouvelle-Zélande jusqu’à son extrémité sud, notre héros, accompagné de son infatigable acolyte, a quitté Invercargill pour gagner l’île perdue de Stewart Island, à la recherche du kiwi, le mystérieux oiseau des légendes néo-zélandaises. Armé de patience et détermination, leur quête hardie s’avéra fructueuse, parvenant même, contre toute attente, à ramener un cliché de l’animal mythique. Leur quête accomplie au delà de toute espérance, nos deux compagnons reprirent place dans le vaillant esquif assurant leur retour, non sans un amer adieu à l’île aux merveilles.

Bien qu’ayant atteint la borne sud du pays, je ne fais pas pour autant mes adieux à la Terre du long nuage blanc. Il me reste encore beaucoup à voir et je compte bien mettre à profit les deux petits mois que m’autorise encore mon visa vacances-travail pour découvrir d’autres merveilles.

Nous avons retrouvé Invercargill, la ville sans âme, pour une fade fin d’après-midi passée à chercher le moindre petit bar ouvert pour y boire un coup. Dans le simili-pub irlandais où quelques habitués désoeuvrés se fondent dans la déprimante ambiance qui suinte du papier-peint, Jérémy et moi nous évadons de l’endroit en ressassant les images de « notre » île. À 21h, le serveur nous invite avec une politesse administrative à nous diriger vers la sortie, et, bien que la situation nous laisse assez interloqués, nous partons sans regrets.

Le lendemain, nous montons dans un bus en direction du Fiordland. Cette région sauvage et très peu peuplée (oui, très peu peuplée même pour la Nouvelle-Zélande, c’est dire) occupe la zone sud-ouest de l’Île du Sud, et est pourtant l’une des plus touristique du pays. Comme son nom l’indique, le Fiordland est la terre des fiords (ou fjords, si vous tenez à l’orthographe traditionnelle), ses vallées furent creusées, lentement mais sûrement, pendant 100 000 ans par le mouvement des immenses glaciers qui recouvraient la région. Quand cette période glacière prit fin il y a environ 10 000 ans, le retrait des glaces a laissé le champ libre à l’océan qui s’est invité dans ces profondes vallées. La fonte des glaces a aussi donné naissance au plus grand lac de l’île du sud, le lac Te Anau. Le village qui porte le même nom s’est développé sur ses rives et constitue un point d’ancrage pour la plupart des touristes désirant explorer la région. Avec ce lac qui s’étend à ses pieds et les montagnes en arrière-plan, on pourrait trouver étape plus désagréable.

Lake Te AnauPour explorer les lieux, la solution la plus prisée est d’embarquer pour une croisière qui peut aller de quelques heures à plusieurs jours à travers les Sounds. Mais l’immense et tortueux réseau de rivières des Sounds est loin d’être entièrement ouvert au touriste lambda. Dans la région, deux parcours se disputent principalement les faveurs des foules. À ma droite, le très populaire Milford Sound où trône le splendide Mitre Peak. Son emblématique sommet à deux pointes (qui lui donna son nom), coiffé de neige en hiver, illustre immanquablement n’importe quel article parlant de la région des fiords, et peut-être même la couverture peu inspirée de votre guide touristique. La région abrite également la non moins populaire Milford Track, randonnée la plus célèbre du pays. En 1908 déjà, Blanche Baughan, poétesse d’origine anglaise qui avait sillonnée cette route somptueuse, la décrivait comme la plus belle du monde ; son aura n’a fait que croître depuis. La rançon du succès, ce sont des réservations qu’il vous faudra faire de longs mois à l’avance si vous souhaitez avoir une place dans des refuges dont les tarifs abusifs peuvent monter aussi haut que les sommets enneigés. À ma gauche, le Doubtful Sound, moins fréquenté (seconde destination touristique de Nouvelle-Zélande après le Milford, tout est relatif). Doubtful, « douteux » : James Cook lui accola cet adjectif en 1770 en refusant de s’aventurer sur ces rivières où il craignait de ne pouvoir manœuvrer son navire. Tout grand explorateur et cartographe qu’il était, il se fourrait le doigt de l’œil : le ruban d’eau qui serpente entre les cols est en réalité beaucoup plus large et long que celui du Milford. Le parcours comprend la traversée du lac Manapouri, situé au sud de Te Anau, afin de gagner le fiord proprement dit grâce à un bus qui effectue la navette. Faire un tour en bateau dans les Sounds est évidemment une attraction touristique dont les différentes compagnies de croisière profitent amplement. Je m’interroge, tout cela n’est-il pas un peu exagéré, et la beauté des paysages surestimée ? Soyons clair, loin de moi l’idée de questionner le fait que les fiords sont superbes, mais sont-ils super plus superbes que les déjà trop superbes paysages qui n’ont eu de cesse de m’accrocher le regard depuis le début de mon périple, quand ma mâchoire subissait l’effet inverse ? Me voilà doubtful à mon tour. Mais bon, je suis à Te Anau, point de départ de tous ces fabuleux périples « immanquables ». Je ne me vois pas pousser le vice jusqu’à dénigrer l’endroit sur cette idée bancale. En avant, donc, et la balance penche assez vite pour le Doubtful Sound, parce que moins cher, parce que la croisière dure plus longtemps, parce qu’il y aura moins de monde (ce qui veut aussi dire plus de places disponibles à la dernière minute), et parce qu’il m’évite le long trajet en bus depuis Te Anau pour gagner les portes du Milford. L’avantage de saisir un ticket au dernier moment, c’est de pouvoir choisir un jour où le ciel devrait faire preuve de clémence. Pas forcément évident ; ce n’est pas un hasard si la région rayonne de verdure : ici, quand il ne pleut pas, c’est qu’il ne va pas tarder à pleuvoir. J’ai par la suite récolté auprès d’autres voyageurs plusieurs témoignages dépités de pluvieux périples où le paysage est resté presque invisible derrière un épais rideau de nuages et de pluie. De quoi regretter l’investissement. J’essaie donc de me trouver un jour ensoleillé parmi les journées à venir, et réserve ma place. Lake Te Anau

Le jour J, par une matinée nuageuse où le ciel bleu se taille peu à peu la part du lion, je suis sur le pont, et je ne suis malheureusement pas le seul. Il y a du monde, suffisamment pour me faire me demander quelques temps dans quoi je me suis embarqué. La première portion du périple sur le lac Manapouri est pourtant déjà superbe, mais la perspective de devoir jouer des coudes pendant des heures pour un accès au bastingage ne m’enchante pas.
Arrivé de l’autre côté du lac, nous descendons à terre et, avant de rejoindre le Sound, nous nous enfonçons dans les profondeurs visiter la station hydroélectrique qui sépare les deux étendues d’eau. Le lac Manapouri, situé à une altitude de 178 m au dessus du niveau de la mer, est en effet idéalement situé pour le fonctionnement d’une telle usine. Le petit tour est intéressant, mais les prouesses techniques nécessaires pour construire un tel bâtiment dans ce lieu reculé ne parviendront pas éclipser celles de la nature. Car tout ceci n’est qu’un préambule avant le grand spectacle. Quand on prend pied sur le second navire qui va nous promener au milieu des fiords pendant plusieurs heures, on comprend tout de suite que nous sommes entrés dans la cour des grands. Les montagnes autour de nous ont changé d’échelle et nous surplombent de leur masse impassible qui a traversé les siècles. Nous glissons sur l’eau, insignifiants figurants dans un spectacle qui se jouait déjà des millénaires avant l’arrivée du premier homme. Tout s’efface devant la monumentalité de la scène, le bruit du moteur, les gens autour de moi. Littéralement d’ailleurs, la foule peu à peu se disperse pour rejoindre le confort et les places assises de l’étage inférieur, où ils profiteront du spectacle derrière la vitre. Tant mieux, à moi les premiers rangs. Je reste là, pendant toute la traversée, bouche bée devant ces merveilles qui invitent à l’humilité.
Je fais surchauffer le déclencheur de mon appareil photo, voulant garder une trace de chaque nouveau morceau de paysage qui se dévoile au fil de l’eau, toujours plus fascinant que le précédent. Au final, des centaines de clichés pour la plupart décevants, incapables de révéler cette impression d’écrasante domination de ces géants de pierre plongeant à pic sous la surface des eaux. J’ai pioché dans celles qui rendaient un peu justice à l’ensemble :

Doubtful SoundDoubtful SoundDoubtful Sound

La journée s’est évaporée sans que je m’en rende compte : plus de huit heures après notre départ, nous sommes de retour à quai. Plusieurs heures s’écoulent encore avant que j’arrive peu à peu à reprendre pied, toujours absorbé par la splendeur du périple. Je n’avais jamais encore eu l’occasion d’être ainsi transporté dans un autre monde. Ne plus seulement contempler quelques instants un panorama grandiose, mais évoluer à l’intérieur, le voir s’épanouir pendant plusieurs heures sans discontinuité, sans rien qui vous tire à nouveau vers le monde réel.

Les jours suivants cachaient une autre perle. Près de Te Anau se trouve la Kepler Track, l’une des Great Walks, randonnées les plus réputées de Nouvelle-Zélande. La parcourir dans son intégralité prend plusieurs jours, et ni Jérémy ni moi n’avons de tente. Comme pour la Rakiura Track de Stewart Island, nous envisageons l’option refuge. Mais l’été s’est installé et avec lui la multiplication des randonneurs sur ces sentiers prisés. Plus d’hébergement disponible. Nous étudions la question : après réflexion, nous décidons de faire une portion de la randonnée jusqu’à un refuge perché sur les hauteurs, et de rebrousser chemin dans la même journée afin de regagner notre auberge le soir même. Le projet est un peu ambitieux, mais nous avons déjà un poil d’expérience de rando dans les pattes : cinq bornes pour quitter Te Anau et rejoindre le début réel de la randonnée, cinq autres sur un terrain relativement plat, et puis un peu plus de huit kilomètres de grimpette jusqu’à un panorama. Puis retour par le même chemin, en sens inverse, soit presque quarante bornes.

Lake Te Anau

Le lendemain de nos approximatives planifications, alors que le soleil commence à poindre sur l’horizon (bon, j’exagère, il est neuf du mat’ et le soleil ne point point), nous nous mettons en marche. Notre route longe le Te Anau Wildlife Park, sorte de petit zoo abritant quelques espèces d’oiseaux endémiques de la Nouvelle-Zélande, certains relativement aisés à apercevoir dans la nature, et d’autres beaucoup moins comme les perroquets kaka (nestor superbe, de son nom français qui est, convenons-en, beaucoup plus facile à porter en société) et kea. Mais l’oiseau rare ici, c’est le takahe. Drôle d’énergumène : une silhouette rondouillarde d’une soixantaine de centimètres dans un costume bleu et vert foncés, dominée par une tête trapue où trône un bec massif rouge et rose. Ce dernier est assorti aux deux solides poteaux sur lesquels est perché l’ensemble, et rappelle que l’oiseau a depuis longtemps déserté les cieux pour aller gambader et brouter dans les alpages. On a cru l’espèce éteinte en 1898, mais des spécimens furent retrouvés dans les montagnes proches du lac Te Anau cinquante ans plus tard. Depuis, des mesures ont été prises, notamment avec la création d’une réserve protégée dans le Fiordland, mais l’espèce reste très menacée, et compte à ce jour à peine plus de 300 individus. C’est pour moi intriguant et fascinant de voir de mes propres yeux un animal unique, une création grotesque et superbe de la nature, ainsi poussé au bord de l’extinction par notre action directe et indirecte, et qui aujourd’hui dépend de nous pour que sa flamme ne s’éteigne pas définitivement. Paradoxalement, le principal intéressé semble ne pas avoir grand chose à faire du destin de sa lignée, et occupe une bonne partie de son temps à remplir sa bedaine de végétation. Carpe diem, petit takahe, qui sait si tu pourras encore le cueillir demain. Cliquez ici pour voir de meilleures photos que les miennes (notamment l’adorable photo des poussins takahe nourris à la marionnette) sur la page officielle du Department of Conservation. Takahe

Bon, c’est bien joli de s’extasier sur la condition takahenne, mais y’a de la route. La première partie de la marche nous fait longer le paisible lac Te Anau lové dans ses montagnes, sous le joli soleil estival. Le début de la randonnée proprement dite coïncide aussi avec l’entrée dans la forêt. Pas désagréable, même si je commence à connaître ce genre de décor. Heureusement, par endroits, des percées dans la végétation débouchent sur de jolies petites plages sur les rives du lac. Mais nous n’avons malheureusement pas beaucoup le temps de nous attarder. Nous croisons un panneau signalant le refuge à 4h30 de marche, sous laquelle une indication précise : « Les durées peuvent être réduite de moitié pour les bons marcheurs par beau temps ». La météo étant avec nous, il ne nous restait plus qu’à être à la hauteur pour l’ascension. Nous avons eu la confirmation de nos talents un peu moins de deux heures plus tard, quand nous sommes enfin sortis de la couverture des arbres, à proximité du sommet. Nous sommes quelque peu transpirants (l’ascension est quand même corsée) mais le jeu en vaut la chandelle. Sous nos yeux s’étale la somptueuse récompense : un panorama majestueux, une claque grandeur nature comme la Nouvelle-Zélande semble avoir une collection infinie. Rendus humbles par la beauté du spectacle, nous contemplons de longs instants, avant de rejoindre le refuge pour un déjeuner bien mérité.

Kepler TrackUne fois restaurés, une option se présente : il y a une grotte quelques centaines de mètres plus loin. Comme nous sommes plutôt en avance sur le planning, nous décidons de pousser la randonnée jusque là. L’entrée est assez aisée, mais très vite, les couloirs se réduisent, il faut grimper, se faufiler entre les parois glissantes et exiguës, ramper à quatre pattes. Nous sommes excessivement bien équipés pour une session spéléologique, avec deux petites lampes pourries qu’il faut tenir à la main. Pourtant, moi qui me pensais plus claustrophobe, je suis tenté de pousser toujours un peu plus loin. Quelques jolies salles émaillent le parcours, stalactites et stalagmites, sans qu’il y ait pour autant quelque chose qui sorte du lot. Mais qui sait si, derrière cette coudée, après ce pan de roche… Jérémy s’impatiente, je m’amuse à le faire continuer toujours un peu plus, même si au bout d’un moment, avec notre équipement si peu professionnel et le temps qui passe, il faut rebrousser chemin. Une heure s’est écoulée quand nous refaisons surface, et il est temps d’entamer la longue redescente vers Te Anau. Ça va mieux dans ce sens là. Les derniers kilomètres se font sous le soleil déclinant sur la surface du lac. La Nouvelle-Zélande, pays de l’ordinaire extraordinaire. Lake Te Anau

Le lendemain, une amie de Jérémy vient en voiture depuis Queenstown pour faire la croisière du Milford, et en profite pour nous ramener avec elle le soir-même. C’est le début de notre longue et ultime remontée vers le nord.


2 commentaires pour “NZ 20 : Le monde perdu”

  • Yann dit:

    Moi qui pensais ne jamais connaître la suite du périple… Je suis heureux que tu aies décidé de reprendre ton récit, par ailleurs toujours aussi agréable à lire. Ce n’est pas trop source de nostalgie, avec le temps qui s’est écoulé ?

  • Scribe dit:

    Hummm nostalgie… Non, pas spécialement, ou plus exactement je suis toujours un peu nostalgique de la Nouvelle-Zélande depuis que j’en suis revenu, mais me replonger dans mes notes me fait surtout revivre un peu de ces moments là, donc c’est globalement plutôt agréable. Non, le principal inconvénient, c’est d’essayer de me souvenir de certains trucs rendus un peu loin, heureusement que j’ai une palanquée de photos sous le coude pour boucher la plupart des trous.

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