NZ 17 : Reine de la nuit

Je l’ai peut-être déjà dit : depuis que je voyage en Nouvelle-Zélande, mes planifications n’ont rien de la stratégie militaire. Généralement, je me renseigne une poignée de jours ou d’heures avant de me décider sur ma prochaine étape et les impératifs à prendre en compte, qui bien souvent se résument à « Bon alors heu, oùsque j’vais dormir quand j’arrive ? ». La plupart du temps, c’est le mode de vie le plus appréciable et le plus flexible, un compromis plaisant entre la planification rigide et établie de longue date qui vous poussera à aller vous promener sous la pluie ou à quitter trop tôt un lieu ou une rencontre surgie de l’imprévu, et la totale désorganisation qui peut pareillement vous priver d’un joli moment, d’une belle occasion.

Le temps et l’espace choisis pour ma prochaine étape, Queenstown en plein dans les fêtes de fin d’année, chamboulait un peu mes habitudes. La ville à cette époque est bondée, prise d’assaut par les touristes venus festoyer en masse sous les fallacieux prétextes de la naissance du Christ et de la mort de l’année en cours. Les innombrables auberges et lieux d’hébergement qui émaillent la ville annoncent souvent complet et il est nécessaire de s’y prendre un peu plus en amont si vous désirez un lit pour reposer votre corps et votre esprit, ivres de célébrations et d’excès de bouteilles.

Lake Wakatipu

Évidemment donc, et même si j’ai fait un effort, je m’y prends un peu tard pour trouver un logement. En réservant ma place de bus, une offre promotionnelle profite de ma situation de faiblesse en me proposant directement un backpacker en même temps que mon billet de transport. Il ne s’agit pas véritablement du type de domicile que j’affectionne, un gros machin un peu cage à lapins pour loger un maximum de monde en un minimum de place. Mais à quelques jours de Noël et devant un nombre d’options se réduisant comme peau de chagrin, je ne fais pas la fine bouche. Mon objectif, à peine arrivé sur place, sera de me trouver une place disponible dans une auberge de taille beaucoup plus modeste où je pourrai sociabiliser un peu plus facilement et me sentir un peu plus chez moi pour accueillir 2014.

Après seulement une heure de route, je débarque. Un flot constant de touristes déambulent dans les rues du centre. La ville, plutôt petite, est comme Wanaka située au pied d’un lac et de hautes collines magnifiques, mais cela n’explique qu’en partie la fréquentation exceptionnelle du lieu. Queenstown est un paradis pour les mordus de sensations fortes, et pour ceux qui savent vous les vendre à prix fort. Saut en parachute, saut à l’élastique (dont l’un, 134m au dessus d’un canyon, est parmi les plus hauts du monde), parapente, vol en hélicoptère, tyrolienne, vtt en terrain accidenté, ski nautique, jetboat (une balade mouvementée sur une rivière à bord d’un bateau à moteur qui fait des tours à 360°), la liste est sans fin et il y en a pour tous les goûts.

Le business tire pleinement parti de l’environnement exceptionnel de ce coin de Nouvelle-Zélande. Certes, vous pouvez retrouver une bonne partie de tout cela un peu partout ailleurs dans le pays, mais Queenstown a su regrouper en un chatoyant bouquet un maximum d’attractions pour capter dans ses lumières les touristes aveuglés et avides d’adrénaline. Tout plus grand, plus vite, plus fort, plus cher. Le matraquage publicitaire est partout présent dans la ville : il est difficile de résister au chant des sirènes et rares sont ceux qui repartiront de Queenstown sans un sourire ravi et un porte-monnaie allégé. Plumage de pigeons ou occasion rare de s’essayer à des attractions exceptionnelles, choisis ton camp camarade. Personnellement, les prix, mon aversion naturelle pour tout ce qui attire trop les foules et sans doute une pincée de couardise m’ont tenu éloigné de tout cela.

O Christmas tree

Je m’apprête à passer le Noël le plus oubliable de toute mon existence. La météo morose et les températures plus que fraîches m’évoquent plus un mois de décembre de chez nous que l’été qui est censé régner à cette période de l’année. Déconnecté des traditionnelles retrouvailles familiales et des repas qui oublient de finir, Noël passe sur moi comme un jour ordinaire, sans que cela n’affecte véritablement mon moral ou mon état d’esprit. Le backpacker est tout ce que j’imaginais, une ruche grasse et exiguë, avec des chambres toutes similaires où huit personnes peuvent s’entasser dans des lits superposés qui ne laissent de la place à aucun autre élément matériel exceptés les bardas respectifs des hôtes, casés tant bien que mal là où ils peuvent.

Je fais connaissance avec mes colocataires, notamment deux Suissesses et un Allemand avec qui je passerai quelques bons moments. Mes quatre nuits réservées ici passent finalement plutôt vite, ayant depuis le début accepté mon sort, et le 27 en début d’après-midi je débarque dans ma nouvelle résidence, m’étant trouvé une place dans la petite auberge où mes camarades de Wanaka résident depuis leur arrivée ici.

Le changement est radical, et comme pour le souligner le soleil resplendit aujourd’hui au dessus de Queenstown. Je n’ai même pas encore pu déposer mes affaires dans ma chambre que je suis déjà recruté pour disputer un match de rugby entre les résidents de l’auberge. Enfin, du « touch rugby », ce rugby un peu plus civilisé qui remplace les placages par un contact de la main, stoppant l’action. Je ne suis pas bien certain de piger toutes les règles mais je doute que quiconque sur le terrain en sache réellement davantage que moi. S’opposent ainsi deux équipes internationales par la diversité des origines géographiques de leurs joueurs plus que par leur niveau de jeu. Mêmes les règles que nous définissons entre nous ne sont respectées que très imparfaitement dans le feu de l’action. C’est un joyeux bordel très sympathique, et c’est plutôt exténuant en plein soleil. Le pseudo match prend fin après liquéfaction de la plupart des athlètes.

Ma nouvelle auberge de jeunesse est merveilleuse. Outre le fait que je connais déjà désormais une bonne partie des résidents, l’ambiance qui y règne est à cent lieues de mon précédent logement. On cuisine presque tous les soirs et à tour de rôle quelque chose que l’on mangera tous ensemble, rien de tel pour rapprocher les gens et découvrir des plats de différents pays. Contrairement à la petite auberge de Nelson qui était notre domaine, celle-ci est plutôt grande et fréquentée et l’on se marche parfois un peu sur les pieds dans la cuisine à la taille limitée, mais l’on parvient toujours à trouver un créneau horaire favorable à nos préparations.

Queenstown

L’endroit est situé sur les hauteurs de la ville ; à travers la baie vitrée du salon, le lac et les montagnes environnantes laissent dérouler sur eux l’ombre des nuages et les lumières mouvantes des différentes heures de la journée. Tout est plutôt calme dans notre maison sur la montagne, loin des turbulences de la ville.

Ma dose de sensations à moi, je l’ai trouvée dans les jolies balades effectuées dans les environs. Il y a plusieurs sentiers de randonnée dans les parages qui vous conduisent à des points de vue grandioses sur la ville et ses environs. Une après-midi, après une heure de grimpette, un panorama magnifique s’offrait à moi. Si si, là, juste derrière le resto, la boutique de souvenirs, les pistes de luge à roulettes, le terrain d’atterrissage de l’hélicoptère, l’arrivée du téléphérique et le grouillement des touristes qui l’ont emprunté pour arriver ici (tricheurs). Oui, ok, c’est un peu encombré, mais ça vaut quand même le coup, non ?

Queenstown

Nous avons effectué une rando plus conséquente au domaine de montagne des Remarkables. Cette fois-ci, il faut la voiture pour se rendre sur place. On grimpe déjà pas mal avec le véhicule pour atteindre le domaine skiable, fermé en été. Les remontées mécaniques sont immobilisées au dessus d’un sol assez aride et rocailleux, couvert seulement d’une végétation rase et clairsemée. Bordel, je pensais pas qu’on monterait si haut : nous sommes l’après-midi du 31 décembre, plein été, ça caille sévèrement et nous n’avons pas commencé la randonnée. Un vent glacé court sur les versants : mieux vaut ne pas trop tarder à nous mettre en route avant que je ne regrette franchement d’avoir opté pour le short et le simple pull. Heureusement, avec ce qu’il faut grimper, je vais assez vite me réchauffer. On croise des zones encore recouvertes de neige, paradoxalement j’en vois plus ici en plein été que chez moi à la même période. On arrive au Lake Alta, un très joli petit lac niché entre les crêtes et alimenté par la fonte de neiges.

Lake Alta

Le sentier de randonnée s’arrête plus ou moins officiellement ici, mais il est possible de continuer d’escalader les montagnes environnantes pour atteindre les sommets. On ne va évidemment pas rebrousser chemin avant d’avoir vu ça. Ça grimpe sec, dans un terrain assez accidenté d’éboulis de pierres, je dois parfois m’aider des mains pour garder l’équilibre. Là, je n’ai plus froid du tout. Arrivé au sommet, le vent, jusqu’alors masqué par le versant, nous frappe de plein fouet, il est presque difficile de tenir debout. On décide de poursuivre encore un peu plus haut jusqu’à une autre crête. Après pas mal d’efforts, la récompense : un point de vue imprenable sur Queenstown et le lac Wakatipu qui la borde. Impressionnant. Les avions volent et atterrissent en contrebas dans la vallée. Je me suis rarement trouvé sur le plancher des vaches à regarder les avions de haut… Une décidément belle façon de finir 2013.

On ne va pas non plus s’éterniser des heures, car même abrité derrière quelques rochers, il commence à faire sacrément froid. Sur le chemin du retour, nous croisons des panneaux d’information du domaine skiable qui nous indiquent que nous devions être à près de 2000m d’altitude.

Queenstown & Lake Wakatipu

La soirée du réveillon se passe merveilleusement, et nous profitons du feu d’artifice depuis les hauteurs de notre auberge. Nous descendons ensuite voir à quoi ressemble la nouvelle année en centre-ville. Quelques concerts, des rues noires de monde où l’on perd et retrouve du monde un peu partout. Les flics sont là pour… encadrer les choses ? En fait, ils passent la plupart du temps à se faire prendre en photo avec la foule à qui ils prêtent même leur casquette pour l’occasion. Jamais vu des flics aussi détendus et ouverts en France. D’ailleurs, à quelques 19 000km de là, l’Hexagone, décidément trop has-been, se traîne encore en 2013.

Dans les jours qui suivent, je sens que j’ai fait le tour de Queenstown et de ses tarifs qui font mal au porte-monnaie. Je me cherche un nouvel objectif et une nouvelle destination.

J’ai eu des échos de différentes connaissances sur le ramassage des cerises, et, d’après leurs dires et sans surprise, c’est loin d’être le boulot de rêve. Productivité nécessaire au risque de se voir viré du jour au lendemain, paye qui est loin de vous faire rouler sur l’or, sans compter que les hébergements dans la région sont plutôt limités en quantité comme en qualité.

J’opte donc pour un nouveau wwoofing recommandé, lors d’un court passage à Nelson, par les deux Français avec qui j’avais fait connaissance lors de ma session de jardinage dans Bay of Plenty. Me fiant à leur avis, pour la première fois, j’aborde la chose avec assez peu d’appréhension. Mes potes m’avancent en voiture jusqu’à Frankton, petit bled à l’est de Queenstown, d’où je décide de faire du stop en direction du sud.

L’auto-stop est très répandu en Nouvelle-Zélande, c’est un moyen relativement facile et évidemment bon marché de voyager dans le pays. Même si cela reste relativement imprévisible, il est rare d’attendre longtemps sur le côté de la route avec le pouce tendu. Et même pour les filles voyageant en solitaire, il n’y a pas vraiment de crainte particulière à avoir sur la sûreté de la chose. Personnellement, je n’ai jusque là expérimenté le stop qu’une seule et mémorable fois où je fus embarqué avec un pote à l’arrière d’un pickup : calés dans le fond de la partie ouverte du petit camion, nous avions le ciel au dessus de nous et la route qui défilait en sens inverse sous nos yeux. Absolument pas sécurisé mais expérience plutôt marrante. Cette fois-ci, j’attends un temps relativement important pour le pays (une grosse demi-heure) avant qu’un véhicule ne m’offre une place beaucoup plus conventionnelle. Je suis surpris de découvrir qu’il s’agit d’un couple de Français débarqués d’Asie il y a quelques jours : ouf, nos compatriotes ne sont donc pas tous de rustres individualistes. Ou peut-être est-ce l’air du pays qui adoucit les mœurs… On papote joyeusement en descendant vers le sud jusqu’à ce qu’un petit panneau indique le nom du bled où je vais être hébergé. Bled est sans doute encore trop généreux quand on regarde la poignée de maisons qui composent l’agglomération. L’endroit n’a même pas toujours l’honneur d’être indiqué sur les cartes, ce qui, dans un pays où l’on signale un village avec un point d’une taille qui vous laisse imaginer l’emplacement d’une mégalopole, donne un aperçu de l’importance du lieu. Je n’ai pas vraiment de mal à trouver le domicile.

By the river

Une Française et un Néo-Zélandais y tiennent une boutique hybride où l’on vend à la fois du mobilier moderne et ancien ramené d’Inde et différents miels de Nouvelle-Zélande. La partie brocante contient des merveilles. Mais il me sera difficile de ramener quoi que ce soit dans mon sac-à-dos, et les prix sont de toute façon suffisamment dissuasifs. Mes attributions de wwoofer sont assez diverses mais se concentreront essentiellement sur l’entretien du jardin.

Contrairement aux autres wwoofings effectués précédemment, je ne ressens pas tellement cette phase d’adaptation où chacun se jauge et apprend à trouver ses marques. Très vite je sens qu’on me fait confiance et qu’on me laisse organiser les choses comme je le veux. Je suis souvent tout seul dans le jardin quand eux travaillent à la boutique, et ça me va assez bien. Ils sont contents de mon boulot et j’essaie au maximum de faire en sorte qu’ils le soient. Ils ne sont pas derrière mon épaule et en contrepartie je ne compte pas mes heures, c’est une relation de confiance tacite qui me convient bien mieux que de devoir travailler un temps donné, même inférieur, sous la direction de quelqu’un. Quand il pleut on m’attribue différents petits jobs de rangement dans la maison, dans le garage ou dans la boutique d’antiquités, j’ai même passé là toute une après-midi avec leur employée, à revoir entièrement la disposition des meubles et objets. Je n’avais jusqu’alors qu’assez peu pratiqué l’art de l’harmonie du mobilier dans l’espace mais c’était une expérience intéressante.

Wood-carved piece of furniture

Elle a beau être Française, le chef cuistot à la maison, c’est lui. On mange bien, terriblement bien. Ils ont même du vrai fromage français ou italien (j’ai presque versé une petite larme en mordant dans un morceau de pecorino, après neuf mois de cheddar sans goût). J’ai ma salle de bain, ma propre chambre avec un lit double, du wifi, libre accès à la télévision que je regarderai pourtant assez peu, bref, il y a peu de choses à redire. Je vais passer là une dizaine de jours, avant qu’un de leurs voyages ne les amène à Dunedin, au sud-est. Je profite de l’occasion pour me joindre à eux et rejoindre là-bas quelques potes et découvrir un coin du pays que j’ignore encore.


4 commentaires pour “NZ 17 : Reine de la nuit”

  • Veesuel dit:

    Comme d’hab. c’est un bonheur de suivre tes « aventures ». On a une bonne impression du pays et de ce que tu vis et c’est super agréable.
    Combien de temps maintenant que tu es parti ?
    Et, au fait, la newsletter fonctionne sans problème.
    Je te la renvoie pour que tu voies ce qu’elle affiche (un truc bizarre au sujet d’un widget WordPress qui n’a, à mon avis, rien à foutre dans cette news)

  • Yann dit:

    Putain, le meuble est trop beau! Non mais sérieusement, le meuble. LE meuble. Enfin, le meuble, quoi !

  • Scribe dit:

    Ça fait bientôt 11 mois, et donc bientôt un an… Je dois quitter le pays avant le 12 avril. Mais il est fort peu probable que je fasse traîner le voyage du retour.
    Merci pour les compliments, je craignais que cet article ne fasse un peu trop « blog », trop « mes petites histoires sans intérêt qui n’intéressent personne à part ma personne ».
    Oui, pour la newsletter c’est effectivement le truc que j’ai essayé de virer hier soir, sans succès. Le module de newsletter est très facile à prendre en main mais par moment j’aimerais bien jeter un œil au code pour voir ou ça cloche. Bon, fin je devrais réussir à résoudre ça pour la prochaine fois.

  • Scribe dit:

    Yann : Ah ouais ptain, si tu savais comme je suis tombé amoureux de ce meuble moi aussi. Pour me faire mal, j’ai demandé le prix : 1650 dollars, soit environ 1000 euros. Pas donné mais pas forcément excessif tant c’était une merveille de bois sculpté. Mais bon de toute façon c’était un peu juste pour le faire tenir dans mon sac. Ou alors, peut-être que j’aurais dû me débarrasser de mon sac à dos et juste me fixer le meuble sur le dos et bourrer mes fringues dedans !!! Merde, pourquoi j’y ai pas pensé plus tôt !

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