NZ 5 : Ici c’est ailleurs

Donc, après avoir fortement considéré l’idée de déguerpir au plus vite, j’ai décidé de tenter le coup malgré tout et de rester là quelques temps. Il faut dire qu’en dépit du logement, je n’ai pas trouvé grand chose à redire. Le couple de cultivateurs est vraiment très gentil et disponible, heureux de discuter avec moi de tout et de rien. Lui a beaucoup voyagé, passé plus de 30 ans loin de Nouvelle-Zélande avant de revenir s’y installer pour commencer son exploitation, il y a une dizaine d’années. Il est passé par quelques ports français dont il est fier de me donner les noms, même si je ne les comprends pas toujours à travers son accent et l’imprécision de ses souvenirs.

Ils ont planté des oliviers à leur installation dans la région, exploitent aussi les champs de voisins en échange d’une compensation financière ou d’un petit deal en bouteilles d’huile d’olive. L’huile d’olive, c’est un peu leur monnaie alternative, ça marche pour payer tout et rien, du moment que la personne en face est d’accord. Et la plupart du temps, ça marche plutôt bien. Ce produit miracle, ils en mettent partout, dans la nourriture bien sûr (et ce toujours abondamment, « C’est pas comme le beurre, on peut en mettre beaucoup, c’est bon pour la santé. », leur tour de taille généreux peut en témoigner), mais aussi dans une palanquée de produits dérivés qu’ils vendent sur les marchés. Crèmes pour la peau, stick à lèvres, après-rasage et autres produits cosmétiques apparemment efficaces à en juger par leur succès commercial local.

Ma part du boulot dans la petite entreprise se concentre principalement sur le ramassage des olives dans les champs. Armés de grands râteaux, nous battons la campagne, enfin, surtout les branches des oliviers. Leur fonctionnement est relativement simple : on utilise ces grandes perches terminées par une sorte de double peigne que l’on passe sur les branches pleines de grappes d’olives. De l’air sous pression circule dans le manche et fait battre ces extrémités, ce qui permet de faire tomber la plupart des fruits sur de grands filets placés sur le sol. On les déplace régulièrement, d’arbre en arbre, et après avoir fait un premier tri rapide des feuilles et branches mortes, les olives sont placées dans des caisses que l’on charge dans le camion. Pas sorcier, et à part quelques douleurs dans les poignets (à cause des vibrations de la perche), dans le cou (à force de regarder en l’air) et dans les bras (au bout de plusieurs heures à tenir le râteau en l’air), rien d’impossible. Parfois, il faut grimper dans les plus grands arbres pour pouvoir atteindre les olives qui poussent sur les hauteurs. J’aime bien, j’ai toujours bien aimé grimper aux arbres, même si gesticuler avec la perche au milieu de la mêlée des petites branches intérieures, mortes et griffantes, n’est pas pas toujours une partie de plaisir. Ce que j’aime moins, c’est monter sur un de leurs escabeaux casse-gueules posés sur des sols pentus, irréguliers et glissants. Agiter une perche en équilibre en haut de ces petits escaliers est parfois une gageure dont je me passerai, d’autant que le dessous de mes chaussures adhère aussi bien à la surface métallique qu’Éric Besson au Parti Socialiste. Donc, la plupart du temps, j’évite. Je suis pas payé pour crever en tombant d’un escabeau instable, pas payé pour crever tout court, et puis d’ailleurs je suis pas payé du tout.
On bosse une durée variable durant la journée (mais ça peut aller jusqu’à plus de six heures), seulement quand il fait beau ou quand ils n’ont pas de marchés ou d’autres trucs à faire, donc en moyenne trois ou quatre jours par semaine. Pas énorme, pas mal sans doute pour du travail non-rémunéré, relativement beaucoup comparé à d’autres lieux de wwoofing ou c’est souvent plus que tranquille. Personnellement, ça me va, je me sentirais je pense assez mal à l’aise de rester plusieurs semaines chez des gens où tout me serait payé sans rien donner en retour. Quand il pleut, on lave des bouteilles, je file un coup de main à droite et à gauche. Les journées sont courtes à cette période de l’année, et le temps passe parfois plus vite que je ne le souhaiterais, ce qui, il faut croire, est bon signe.

Pas grand chose à visiter dans le coin (région de Whangarei, prononcer « Fangarai », un truc comme ça : comme beaucoup de noms de lieu, à l’exception des principales villes du pays, c’est un mot d’origine maori), parfois je les accompagne sur les marchés dans les bleds alentours et je profite du temps qu’ils sont sur place pour me balader. La plupart des villages, gros bourgs, petites villes n’ont pas un charme fabuleux. La Nouvelle-Zélande est un pays jeune, aussi si vous êtes férus d’architecture ancienne, passez votre chemin. J’ai pu visiter quelques musées qui m’ont surpris par leur organisation. Contrairement à la plupart des musées européens que j’ai pu voir, où l’on favorise la mise en valeur des principaux éléments, ici un bon musée est un musée bien rempli. Dommage qu’on ne puisse rien coller au plafond car si le risque de torticolis n’était pas si élevé je pense qu’ils y exposeraient aussi des pièces de leurs collections : ils ont tendance à être bien certains de TOUT montrer, quitte à entasser cinquante éléments similaires sur une même étagère. Comme m’a dit un jour le proprio de la ferme où je bosse, « ah ce musée c’est formidable, à chaque fois que j’y vais je découvre des nouvelles choses », tu m’étonnes, j’avais presque le tournis tant il y avait d’éléments au mètre carré, les salles bondées, des photos au mur dont les cadres se touchent pour tous les faire tenir, aucun sens de la visite particulier, on erre un peu partout, les yeux débordants de tout ce qu’il y a à voir, partout où le regard se pose. Certes, on en a pour son argent, mais l’on ressort avec la sensation de s’être promené dans un grand bazar, la tête pleine de choses en vrac et l’impression de ne plus trop savoir ce qu’on a vu. Bon, je n’ai pas fait tous les musées de la région non plus, mais c’était plutôt déconcertant.

Si on cherche des chouettes choses à voir et à faire, comme un peu partout en Nouvelle-Zélande, il faut miser sur la nature. Il y a des plages magnifiques, immenses et quasi désertes à cette saison, qui m’ont coupé le souffle lors de ma première découverte, et lors de la suivante, et lors de celles qui ont suivi. J’aurais pas cru être autant bluffé par un bord de mer, mec, j’habite à quelques bornes des Sables d’Olonne, 8 5 représente, alors tu penses que le sable et l’eau salée, je connais. Bah non, je connais pas, parce que les plages larges comme des autoroutes et quasiment aussi longues, l’immensité de la mer, cette impression de prendre un peu la mesure de ces milliards de litres d’eau qui nous séparent des côtes sud-américaines, les collines rocheuses et sauvages qui dominent le tout, et, surplombant cette scène d’immensité, un ciel sans fin, théâtre de bataille de nuages colossaux ou toile infinie d’un bleu sans faille à rendre Klein jaloux (pas Gérard hein, l’autre), ça, non, jamais vu, never ever. Une bonne claque vous remet gentiment à votre place de minuscule microbe insignifiant dans l’univers. Quelques rares et petits enfoirés de gens très fortunés ont posé leur maison au sommet des collines, je vous laisse essayer d’imaginer la vue, le matin, au réveil : le meilleur remède contre la cuite au champagne et l’indigestion de caviar de la veille.

Clouds over Mangawhai beach

Pas besoin d’habiter dans un coin particulièrement sauvage, j’ai l’impression que partout, il suffit de s’aventurer un peu sur les petits chemins pour se retrouver dans un autre monde. J’ai fait quelques balades en forêt, et jamais je n’ai eu aussi vite l’impression de passer, en quelques minutes, d’un sentier balisé à une jungle tropicale étrange, avec une végétation foisonnante et inconnue. Des fougères arborescentes qui peuvent atteindre plusieurs dizaines de mètres de haut, des palmiers aussi abondants que des chênes chez nous, des troncs d’arbres torturés et énormes, des lianes, des rochers, des mousses mais pas d’herbe, des champignons bizarres, plein de trucs à dominance verte sur lesquels je suis incapable de mettre un nom, et des cours d’eaux qui serpentent joyeusement au milieu de tout ça. Pour mon esprit qui cherche quelque chose à quoi se raccrocher, ça fait très « forêt du temps des dinosaures », comme on en voit à la télé dans les docus. Mon appareil photo a un peu surchauffé, même si au final l’ambiance générale n’imprime pas vraiment sur la pellicule.
De toute façon, pas plus de pellicule dans mon appareil que de dinosaures dans ces bois, sale temps pour les mythes romanesques. Au mieux quelques pièges pour débarrasser le coin des espèces invasives (rats ou opossums principalement) afin de préserver l’habitat de l’emblème national, le kiwi. La plupart sont réintroduits après avoir au mieux nettoyé pour eux un coin de nature de tout ce que l’homme a pu apporter ou modifier dans leur environnement, directement ou indirectement. Mais on n’a guère plus de chance de croiser ces oiseaux dans la nature qu’un saurien du Crétacé étant donné leur nombre plus que limité et leur mode de vie nocturne. « Et oui, c’est ça, notre emblème national », m’a dit un jour quelqu’un, « un oiseau quasi aveugle, incapable de voler, et qui se casse au moindre choc » (les kiwis ont des os très fragiles, si on les heurte au mauvais endroit, pouf, mort). C’est sûr qu’à côté de ça, notre coq gaulois passe pour un lion féroce.

Du coup, un logement un peu trop peuplé d’espèces indésirable ne pèse pas si lourd dans la balance. La vie ici est agréable, il fait souvent beau, parfois chaud, et à part quelques journées pluvieuses il fait probablement meilleur vivre ici que dans le sud du pays à cette saison. Je n’ai pratiquement pas de dépenses car nourriture et logement me sont fournis et il n’y a pas non plus cinquante lieux de débauche dans le coin où dépenser ses deniers. Malgré tout, près d’un mois après mon arrivée ici, je sens qu’il est temps de passer à autre chose, de découvrir d’autres routes, de voir de nouvelles têtes, d’autres rivages. C’est pas bon : j’commence presque à me sentir comme à la maison ici.


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